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Relais d’importance dans les circuits du commerce illicite, Malte fait aussi figure de pierre de gué pour les migrations clandestines transméditerranéennes. En l’espace de quelques années, Malte est en effet devenue un relais privilégié pour les réseaux migratoires illégaux qui se sont multipliés entre l’Afrique du Nord et l’Europe. À l’instar de Gibraltar, Malte est placée à la frontière du fossé Nord-Sud, à quelques encablures de ce que d’aucuns surnomment la «forteresse Europe». Elle est devenue d’une certaine manière la pierre de gué pour des émigrants clandestins de plus en plus nombreux à vouloir gagner l’Europe. Si les flux partent de Libye ou de Tunisie pour l’essentiel, l’origine des migrants reste en revanche extraordinairement variée, ce qui tendrait à souligner que les ports nord-africains sont moins des points de départ que des points de relais dans le cadre de réseaux bien plus vastes, s’étendant à des pays d’Afrique de l’Ouest (Ghana, Togo, Guinée, Cameroun, Sierra Leone) ou du Proche et Moyen-Orient (Kurdistan, Syrie, Palestine, Égypte, etc.). Ainsi, par l’intermédiaire de filières structurées par de puissantes organisations criminelles (mafia sicilienne, Camorra, mafia russe etc.), les migrants en provenance d’Afrique du Nord gagnent dans un premier temps l’archipel maltais d’où ils repartent pour la Sicile, soit immédiatement, soit après quelques jours passés à se cacher dans quelque cave exiguë de l’île.

DGSE MIGRATIONS CLANDESTINES

 

 Il n’est d’ailleurs pas rare que les trafiquants, afin de ne pas se faire repérer, abandonnent les migrants à quelques centaines de mètres, voire à quelques kilomètres de la côte, contraignant ces derniers à couvrir le reste de la distance à la nage. Déjà dans les années 1990, un missionnaire égyptien, Oliver Borg Oliver, révélait l’existence d’au moins cinq ou six organisations tenues par des Maltais qui se livraient à ce type d’activité. La connaissance de l’existence et du fonctionnement de ces réseaux avait ensuite été pleinement révélée à l’issue de la tragédie du 25 décembre 1996, assez peu ébruitée néanmoins, au cours de laquelle plus de 400 immigrés clandestins avaient péri lors d’un naufrage entre Malte et la Sicile. Grâce au témoignage de quelques-uns des 29 rescapés, on a pu ainsi reconstituer le déroulement des opérations. Les migrants, Indiens, Pakistanais et Sri Lankais pour la plupart, en provenance de Karachi, avaient atterri trois semaines auparavant au Caire, une première étape qui supposait la double connivence des services d’immigration pakistanais et égyptiens, aucun des passagers ne possédant de visas. Ils furent ensuite transférés à Alexandrie où ils restèrent cachés dans des conditions proprement indescriptibles pendant quinze jours, en attendant que d’autres immigrants viennent grossir le groupe pour atteindre un effectif de 450 personnes. Ils finirent par embarquer sur un cargo panaméen, avant d’être à nouveau transférés, trois jours plus tard, sur un autre cargo, le Yohan, immatriculé au Honduras, qui avait déjà à son bord plusieurs dizaines de clandestins. La dernière étape du voyage consistait à transborder, au large de la Sicile, les clandestins du cargo vers une petite embarcation, un bateau de pêche de 18 mètres, pilotée par des Maltais. C’est là que survint le drame: la forte houle provoqua la collision entre le cargo et le navire maltais, fragile et surchargé. Aujourd’hui, de toute évidence, le trafic a très largement changé d’échelle, comme en témoigne la recrudescence des opérations de secours effectuées au large de l’île par les gardes côtes maltais et dont la presse maltaise se fait régulièrement l’écho dans ses colonnes. Presque chaque semaine, des groupes de clandestins voyageant dans des conditions inhumaines sont arraisonnés ou secourus par les autorités maltaises. C’est ainsi, par exemple, qu’au mois de septembre 2002, quelque 300 hommes, femmes et enfants, entassés dans un petit bateau de pêche, à bout de forces et en voie de déshydratation, furent secourus à quelques centaines de mètres des côtes maltaises.

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 Au total, ce sont près de 1 700 immigrants clandestins qui ont été arrêtés à Malte au cours de l’année 2002, des effectifs qui donnent une idée de la partie immergée de l’iceberg si l’on considère qu’ils constituent en moyenne le dixième des flux réels — en 1994, on avait déjà évalué à 10 000 le nombre de clandestins arrivés en Sicile via Malte. Si ce trafic apparaît aujourd’hui en pleine expansion, c’est bien en raison des profits considérables qu’il procure sur fond de misère et de détresse humaine. Un avocat maltais, spécialisé dans ce type d’affaire, indiquait récemment qu’un voyage «clandestin» entre Malte et Raguse pouvait coûter entre 500 et 700 euros par personne. Si l’on considère qu’une navette rapide peut contenir entre 15 et 20 personnes pour un trajet allé qui n’excède pas une quarantaine de minutes, on mesure dès lors le caractère très lucratif de ce type de transport. À l’instar de Malte, d’autres petites îles comme Pantelleria ou Lampedusa servent régulièrement d’escales pour les réseaux de migrations clandestines qui, compte tenu de l’aggravation de la fracture Nord-Sud, semblent encore avoir de beaux jours devant eux. Dans ce contexte, on comprend que l’intégration de Malte à l’Union européenne, effective depuis le mois de mai 2004, constitue un enjeu de taille en matière d’immigration illégale. En effet, d’un côté Malte ne cesse de souligner l’urgence d’une coopération maximale avec les instances européennes en matière de «sécurité, incluant la lutte contre la drogue, la vente d’armes illicite, les flux d’immigration clandestine et autres», en insistant notamment sur la limite évidente de ses moyens; et de l’autre, la Commission européenne fait pression sur Malte afin qu’elle intensifie ses contrôles et qu’elle joue de façon plus efficace son rôle de garde-barrière d’une Europe nouvellement élargie. C’est précisément cette échéance européenne, tant attendue depuis l’annonce de la candidature maltaise en 1989, qui pousse aujourd’hui l’île à améliorer son image.